« Il n’y a ni gagnant, ni perdant. » Le 22 février 1997, le président délégué du PSG Michel Denisot s’efforce à faire bonne figure devant la presse, en annonçant le transfert pour six ans à Arsenal de son jeune attaquant Nicolas Anelka (17 ans). Certes, le club parisien récupère près de 5 millions de francs (1,19 M€ actuel, en euros constants, tenant compte de l’inflation) dans l’opération, mais l’international junior qui voit son salaire mensuel passer de 3 800 francs hors primes de match (901 €) à 500 000 francs (119 000 €) en traversant la Manche, apparaît comme le grand gagnant du bras de fer qu’il a engagé cinq semaines plus tôt avec son employeur.
« Les dirigeants du PSG présentent l’affaire comme ça les arrange. Ils disaient que je ne partirai pas et qu’il n’y aurait jamais d’accord avec Arsenal. Finalement, il y a un accord et je pars. Alors, qui est le perdant ? » tacle alors Anelka qui a signé, l’après-midi même, à Londres, avec son père, le contrat le liant à son nouveau club.
« Vous vouliez un joker ? Vous l’avez »
Ricardo, entraîneur du PSG, à propos d’Anelka, buteur et passer décisif en septembre 1996
Comment la première aventure d’Anelka au PSG (*) a-t-elle ainsi tourné en eau de boudin ? Formé à l’Institut national du football de Clairefontaine, le gamin de Trappes a fait ses débuts en D1 avec le PSG en entrant en jeu à Monaco, le 7 février 1996 (0-1). Le 21 septembre, saluant l’entrée tonitruante de sa pépite offensive contre Lens (4-0, 1 but, 1 passe décisive), l’entraîneur Ricardo l’adoube : « Vous vouliez un joker ? Vous l’avez. »
À l’automne, le PSG joue cartes sur table et propose un contrat pro à son aspirant 2e année. Mais Anelka a d’autres aspirations. Lassé de ronger son frein sur le banc en ce début de saison (8 entrées en jeu et aucune titularisation en D1) au sein d’un groupe étoffé en attaque (Rai, Leonardo, Dely Valdes, Patrice Loko), il ne digère pas l’arrivée en prêt de Cyrille Pouget en provenance du Servette FC, en décembre. Un épisode vécu comme un signe de défiance.

Arsenal, dont le manager Arsène Wenger apprécie le profil de l’attaquant, saisit l’occasion. Après avoir rencontré le technicien alsacien et visité les installations du club londonien lors de la trêve hivernale, le clan Anelka informe, le 11 janvier, Jean-Michel Moutier, directeur sportif du PSG, que le joueur souhaite quitter le club en juin, à l’expiration de son bail d’aspirant.
« Le PSG ne fait pas confiance aux jeunes. Il y en a très peu qui ont percé et ceux qui y sont parvenus »
Nicolas Anelka
« Le PSG me proposait un contrat de six ans, mais je n’ai jamais eu l’intention de le signer, confie alors Anelka dans France Football. Le PSG ne fait pas confiance aux jeunes. Il y en a très peu qui ont percé et ceux qui y sont parvenus, comme (Pascal) Nouma, (Francis) Llacer ou (Patrick) Mboma, étaient encore remplaçants à 24 ans. »
Le 13 janvier, dans un fax adressé au PSG, David Dein, vice-président des Gunners, met le feu aux poudres : « Conformément aux règlements internationaux, nous vous informons que nous allons prendre contact avec votre joueur Nicolas Anelka. » Dès le lendemain matin, dans un hôtel du XVIe arrondissement de la capitale, le joueur et son père paraphent un contrat de six ans avec Arsenal, à compter du 1er juillet.
Exclu du groupe pro et menacé d’un prêt à Servette
L’information, sortie dans Le Parisien le 15 janvier, est une déflagration pour le PSG qui vit cette signature comme une trahison. Alors qu’il était annoncé comme titulaire pour le match aller de la Supercoupe d’Europe contre la Juventus Turin le soir même au Parc des Princes (1-6), Anelka est exclu de la mise au vert par Ricardo et renvoyé dans son studio de Saint-Germain-en-Laye. Furibard, Michel Denisot dénonce « une attitude d’une rare muflerie » du joueur et annonce son exclusion du groupe pro et sa réintégration sine die au centre de formation. Il menace même de le prêter au Servette FC jusqu’à la fin de la saison.
« Anelka n’est pas libre et ne peut pas signer à Arsenal », tonne Noël Le Graët. Apportant son soutien au PSG, le président de la Ligue nationale de football (LNF, future LFP) demande à la FFF de ne pas accorder à Anelka sa lettre de sortie, arguant que la charte du football français oblige un apprenti à signer son premier contrat professionnel avec son club formateur.
« Les lois européennes me rendent serein »
Arsène Wenger, entraîneur d’Arsenal, à propos du litige avec le PSG
Là où le bât blesse pour les instances françaises, c’est que la réglementation française paraît juridiquement fragile face au droit communautaire européen. Contestant la légalité de la charte française sur le plan continental, Wenger s’affiche sûr de son bon droit : « Les lois européennes me rendent serein, indique-t-il alors dans L’Équipe. Nous sommes dans la légalité. Certes, en France, il existe une réglementation interne qui veut que les clubs ne sollicitent pas entre eux des joueurs avant qu’ils aient signé leur premier contrat pro mais elle n’a aucune raison de s’appliquer hors des frontières. »
Et l’entraîneur de rappeler les conséquences de l’arrêt Bosman, rendu le 15 décembre 1995 par la Cour de justice des Communautés européennes qui vient de bouleverser tout l’écosystème du football européen : « À la fin d’un contrat, un joueur est libre d’aller où il veut sans indemnités. Anelka peut donc, en juin à expiration de son contrat d’aspirant, venir à Arsenal, sans que personne ne puisse lui contester cette décision. »
Alors que la LNF saisit la FIFA pour trancher ce litige, Sepp Blatter, secrétaire général de l’instance mondiale, jette une pierre dans le Parc du PSG : « Les Français ont l’air de s’émouvoir des départs (de leurs jeunes joueurs). Ils ne semblent pourtant pas particulièrement choqués par les départs de jeunes Africains ou Sud-américains vers des grands clubs européens. Je crois qu’il est bon qu’à partir de l’âge de seize ans de jeunes joueurs aient la possibilité de partir dans de grandes équipes pour se faire un nom et une carrière. »
« Avec Ricardo, on avait le souci de l’emmener le plus haut possible, tout en le protégeant. Lui voulait partir »
Michel Denisot, président délégué du PSG à l’époque
Finalement, une semaine avant l’examen du dossier par la FIFA, après plusieurs semaines de piques et de polémiques, plutôt que de se lancer dans une très longue procédure juridique à l’issue plus qu’incertaine, le PSG et Arsenal bouclent le transfert d’Anelka en moins de 48 heures. « Il y a eu un trou dans la raquette, reconnaît aujourd’hui Michel Denisot. Cela n’a pas été un moment très agréable à vivre pour les deux clubs. Il s’est avéré que tout le monde avait le droit de faire ce qu’il a fait. Cela a fait du bruit à l’époque parce qu’un très grand joueur partait libre au sortir de sa formation. Nicolas était un jeune joueur. Avec Ricardo, on avait le souci de l’emmener le plus haut possible, tout en le protégeant. Lui voulait partir. C’est comme ça. On avait très peu de marge. »

Arsenal rentabilisera rapidement son investissement. Barré par Dennis Bergkamp et Ian Wright en fin de saison 1996-1997 (4 apparitions), Anelka explosera sous le maillot des Gunners les deux suivantes. Il sera notamment le premier joueur non-britannique de Premier League à recevoir le Trophée de Meilleur jeune joueur (moins de 21 ans) décerné par ses pairs en 1998-1999. Mais l’idylle londonienne tournera court. À l’été 1999, à l’issue d’un nouveau bras de fer, l’enfant terrible du football français rejoindra le Real Madrid contre une indemnité de transfert de 220 millions de francs (51,6 M€).
De son côté, Michel Denisot ne tiendra pas rigueur de cet épisode aux Gunners. « Je m’entendais bien avec Arsène (Wenger). Plus tard, quand j’étais président de La Berrichonne de Châteauroux, j’ai eu à traiter le transfert de Gilles Sunu à Arsenal (en 2007) et tout s’est très bien passé. Pour l’anecdote, j’ai même pris le fils de David Dein en stage à Canal+, quand j’étais patron des sports de la chaîne. »

