Lettre ouverte à la société camerounaise : pourquoi parle-t-on de football quand le Cameroun brûle ?
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Lettre ouverte à la société camerounaise : pourquoi parle-t-on de football quand le Cameroun brûle ?

Selon notre compatriote Jean Rodrigue Atemengue,  « dans un pays où l’annonce d’un remaniement gouvernemental est attendue depuis de longs mois sans qu’il n’intervienne, le débat […]

Armand Djaleu
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Selon notre compatriote Jean Rodrigue Atemengue,  « dans un pays où l’annonce d’un remaniement gouvernemental est attendue depuis de longs mois sans qu’il n’intervienne, le débat public ne devrait pas être monopolisé par le ballon ».

Lire ici sa tribune :

 

« Camerounaises, Camerounais,

Le Cameroun ne s’est pas qualifié pour la prochaine Coupe du monde. Nos Lions Indomptables ne fouleront pas la pelouse de cette grande compétition. Et pourtant, nous voilà, une fois de plus, happés par des querelles autour du football, par des polémiques sur la fédération, par des débats sur des matchs que nous ne jouerons même pas. Pendant ce temps, le pays continue de porter des blessures bien réelles.

Une question s’impose : nos priorités sont-elles les bonnes ?

Mais il y a plus troublant encore. Même le football, longtemps considéré comme le principal facteur de rassemblement et parfois comme un sujet éclipsant les autres débats nationaux, n’est plus ce qu’il était. L’outil de cette diversion est lui-même en crise.

Le football camerounais, autrefois fierté de tout un continent, vitrine d’un pays capable de rivaliser avec les plus grandes nations, est aujourd’hui l’ombre de lui-même. Gestion contestée, conflits de personnes, scandales à répétition, fédération constamment plongée dans les controverses, infrastructures insuffisantes, jeunes talents souvent abandonnés à leur sort… Au bout du compte, une non-qualification qui résume l’ampleur du malaise.

Nous ne sommes pas à la Coupe du monde. Pourtant, c’est encore de ce football-là que l’on voudrait faire le centre du débat public, comme si rien ne s’était passé. Le paradoxe est saisissant : on demande aux Camerounais de se passionner pour un football que beaucoup considèrent aujourd’hui en profond déclin.

Ce n’est pas le football qui est en cause. Le football demeure une passion légitime, une source de fierté nationale, un langage universel qui rassemble des millions de Camerounais au-delà des appartenances politiques, ethniques ou sociales. Samuel Eto’o est une figure que beaucoup admirent à juste titre pour son immense carrière.

Mais le football ne peut devenir le rideau derrière lequel disparaissent les questions qui engagent l’avenir de notre nation, surtout lorsque notre sélection est absente de la plus grande scène mondiale.

Alors, de quoi devrions-nous parler ?

Dans un pays où l’annonce d’un remaniement gouvernemental est attendue depuis de longs mois sans qu’il n’intervienne, le débat public ne devrait pas être monopolisé par le ballon.

Dans un pays où le Parlement a été convoqué en session extraordinaire pour réviser la Constitution et créer un poste de vice-président, mais où ce poste demeure vacant plusieurs mois après l’entrée en vigueur de cette réforme, les interrogations sur le fonctionnement de nos institutions devraient occuper le devant de la scène.

Dans un pays où il n’y a plus eu de Conseil des ministres ni de Conseil supérieur de la magistrature depuis plusieurs années, c’est la normalité institutionnelle qui mérite d’être interrogée.

Dans un pays où des ministres démissionnent et sont remplacés par des intérimaires durant de longs mois, où des parlementaires et de hauts responsables publics décèdent sans être remplacés, les priorités devraient être ailleurs.

Dans un pays où un magistrat signe un mandat d’amener tandis que circulent des notes demandant aux officiers de police judiciaire de ne pas l’exécuter, c’est l’État de droit qui devrait interpeller l’opinion, bien davantage que le classement FIFA.

Dans un pays où une ordonnance de mise en liberté provisoire rendue par un juge est ensuite publiquement présentée comme un faux, c’est la crédibilité de notre justice qui devrait mobiliser les citoyens.

Dans un pays où des routes demeurent dégradées, où des marchés publics sont attribués sans que les ouvrages soient achevés, où l’accès à l’eau potable et à l’électricité reste précaire dans de nombreuses localités, où les jeunes diplômés affrontent un chômage persistant et où le coût de la vie pèse lourdement sur les ménages, le premier sujet de conversation ne peut raisonnablement être le football.

À qui profite cette focalisation ?

Chaque fois que le débat public se concentre presque exclusivement sur une polémique footballistique, les autres questions passent au second plan. Les préoccupations institutionnelles, économiques et sociales perdent en visibilité, tandis que les difficultés demeurent.

Les intellectuels, les universitaires, les journalistes et les leaders d’opinion portent, dans ce contexte, une responsabilité particulière. Consacrer l’essentiel de l’espace public aux polémiques sportives alors que le pays fait face à de profondes interrogations institutionnelles, c’est risquer de privilégier le bruit à la réflexion, l’émotion à l’analyse et le spectacle au débat de fond.

Il ne s’agit pas de renoncer au football. Il s’agit de hiérarchiser nos priorités.

Lorsque les institutions fonctionneront pleinement, lorsque la justice inspirera confiance, lorsque les routes seront praticables, lorsque les jeunes trouveront des perspectives d’emploi et que les services essentiels répondront aux besoins des populations, nous pourrons parler football autant que nous le souhaiterons.

Mais aujourd’hui, faire du football le principal sujet de conversation revient à détourner le regard des défis les plus urgents. Et continuer à débattre d’un football lui-même en crise comme s’il incarnait encore notre plus grande réussite nationale revient à ignorer une double réalité : celle du déclin de notre football et celle des difficultés plus profondes que traverse notre pays.

Camerounaises, Camerounais,

Nous méritons un débat public à la hauteur de nos défis.

Nous méritons des institutions qui inspirent confiance, une justice crédible, une gouvernance responsable et un espace public qui éclaire les citoyens au lieu de les détourner des questions essentielles.

L’histoire retiendra celles et ceux qui auront eu le courage de poser les bonnes questions, bien davantage que ceux qui auront préféré débattre d’un tournoi auquel le Cameroun ne participe pas ou d’un football qui cherche encore le chemin de son renouveau.»

 

camerounJean Rodrigue Atemengue

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